Trouée
copyright E.Valette
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LES INROCKUPTIBLES
Patrick Sourd - semaine du 11 au 17 mai
Au prétexte de de tracer le portrait d'un couple en crise, un réquisitoire contre les pratiques de la Révolution Culturelle.
"et puis les temps changent, la Chine s'est engagée dans une phase d'ouverture sans précédent, elle cherche à s'intégrer dans la communauté internationale et à se mettre au diapason de la technologie moderne, qui progresse à pas de géant."
argumentant sur les perspectives d'avenir de son pays, Jin, chercheur modèle de l'institut de métallurgie de la ville de Wuhan, se refuse à céder au soudain désir de sa femme Zeng de procéder à de mutuelles confessions sur leur vie avant leur rencontre. Depuis quinze ans, Jin et Zeng font figure de couple idéal. Puisque Jin ne veux pas parler, c'est elle qui ouvrira le feu des révélations.
Grain de sable dans les rouages de la mécanique bien huilée de leurs rapports, le jeu de la vérité proposé par Zeng va transformer leur huis clos en un enfer de violence conjugale. en s'inspirant d'un processus d'autocritique cher à la Révolution culturelle, la pièce, adaptée du deuxième roman de Chi Li, lève le voile sur une société chinoise qui se refuse à faire face à son passé pour s'abandonner au doux plaisir de l'extase matérielle de son entrée dans l'économie de marché.
Dans la limpide scénographie de Virginie Gervaise, Airy Routier propose à Cécile Guillemot (Zeng) et Manuel Blanc (Jin) de suivre la piste sensuelle du tai-chi pour transformer en un fascinant ballet ce drame qui s'empare de l'intime pour mieux dénoncer les coupables amnésie de la société chinoise contemporaine.


LE MONDE
Brigitte Salino Article paru dans l'édition du 02.05.05
Huis clos meurtrier dans la Chine contemporaine
La Chine est loin du théâtre. Surtout la Chine contemporaine, qu'on ne voit pratiquement jamais sur les scènes françaises. Trouée dans les nuages permet d'y faire une incursion. Ce n'est pas une pièce, mais un court roman de Chi Li, une femme née en 1957, qui a été médecin avant de se consacrer à la littérature. Visiblement, elle a appris à regarder à travers l'enveloppe des peaux.
Dans Trouée dans les nuages, ce sont celles d'un couple qu'elle observe : Jin Xiang et Zeng Shamei, bientôt 40 ans, mariés depuis quinze ans. Un couple heureux, pour leur entourage. Tous deux sont employés à l'Institut de recherches sidérurgique de la ville de Wuhan. Un soir, ils rentrent d'un dîner entre amis. La femme s'assied, avec un drôle d'air : "Ça ne va pas ?" , lui demande le mari. Elle ne dit rien. Il répond à sa place : "Ça doit être la fatigue. Repose-toi."
LA PAROLE SE LIBERE
Ce n'est pas la fatigue, mais le prologue d'un drame aux allures de roman policier qui, ce soir-là, se noue. Et c'est la femme qui mène le jeu. Son mutisme est une arme. Au cours du dîner, elle a appris quelque chose qu'elle ne dit pas, mais veut entendre dire. "Dis-moi où tu as grandi" , demande-t-elle. Le mari sent le piège, il se dérobe en racontant l'histoire qu'il lui a toujours racontée, celle d'un fils de paysan qui gardait les vaches à 5 ans et plantait du riz à 6.
La femme ne lâche pas. De soir en soir, dans le huis clos de l'appartement, elle mène son mari à l'aveu, en se dévoilant elle-même, la citadine orpheline, fille d'ingénieurs. Une nuit, quand tout aura été dit, l'un tuera l'autre, d'un coup de couteau silencieux.
Toute histoire d'amour et de meurtre est affaire de contexte. Celle de Jin Xiang et de Zeng Shamei lève le voile sur la Chine des années 1990, où se libère la parole sur la révolution, ses carnages et ses désastres, en même temps que le pays s'ouvre au monde extérieur.
GESTES OUATES
Chi Li en témoigne à travers le couple de Trouée dans les nuages dont le combat sans merci signe la ligne de partage entre les meurtriers par haine de classe et les sacrifiés à la cause de la survie.
Airy Routier a le bon goût de ne pas insister sur la dimension politique du récit, appuyée dans le roman de Chi Li. Il la rend d'autant plus forte. La subtilité de ton de sa mise en scène emprunte à l'apparente et terrible douceur des passes de tai-chi. Décor blanc, allusif. Gestes blancs, ouatés, précis. Forte présence des corps, qui s'inscrivent sur le plateau comme ceux de danseurs, maîtres de l'espace.
Cécile Guillemot et Manuel Blanc n'essayent pas de jouer "à la chinoise" . Ce sont les mots qui travaillent leur apparence. Lui a de la force, elle possède l'étrangeté. Ils tiennent la distance juste entre le proche et le lointain, la Chine et nous.On les regarde comme on le ferait à travers une cloison translucide. C'est à la fois simple, et troublant.
Brigitte Salino



NOUVEL OBSERVATEUR
Jacques Nerson semaine du 5 au 11 mai 2005
Si bleu, si calme… avant la tempête.

La Chine n’inonde pas l’Europe que de textiles, elle exporte aussi des romans. Qui s’en plaindra ? Avant de se consacrer à la littérature, Chi Li a d’abord été médecin. Traduit par Isabelle Rabut et Shao Baoqing, "Trouée dans les nuages" est un "Qui a peur de Virginia Woolf ?" asiatique. Jin et Zeng vivent, comme la romancière, à Wuhan. Ce couple de cadres modèles suit la ligne fixée par les nouveaux dirigeants chinois, plus proches de Guizot que de Mao : "Enrichissez-vous, camarades, et pas de rouspétance !" Mais un soir, Zeng se met à harceler son mari de questions sur son enfance. Voyant que Jin, embarrassé, les élude, Zeng lui révèle alors certains épisodes de son passé à elle, qu’elle avait préféré taire jusqu’ici, et qui expliquent qu’en quinze ans, ils n’aient jamais eu d’enfants. Jour après jour, les secrets les plus scabreux transpirent et les relations conjugales se dégradent.
La douceur, la fluidité, l’extrême pureté des acteurs d’Airy Routier mettent bien en évidence l’écriture limpide de Chi Li. Cécile Guillemot et Manuel Blanc ont, paraît-il, pris des leçons de taï chi pour l’occasion. D’où, sans doute, cette oppressante sensation de bonace avant la tourmente. Superbe.

Jacques Nerson


LE PARISIEN supplément du Val de Marne
Sandrine Martinez jeudi 24/03/2005
"Trouée dans les nuages", adapté du roman de la chinoise Chi Li, nous entraîne dans un huis clos infernal, entre les murs de l'appartement de Zeng, femme de tête, et son mari Jin. Leur image de bonheur et de réussite sociale, après quinze ans de vie commune, sans enfants, va soudain se fissurer quand Zeng apprend, au cours d'une soirée avec les camarades de son mari, que celui-ci lui a caché trois années de son existence. Des années passées justement dans le village où elle vécut une enfance entachée par un drame familial. Zeng provoque alors l'affrontement. Celle qui symbolise la victime d'une société marquée par la domination masculine, va, par la torture mentale, parvenir à sa vengeance.
La mise en scène de Airy Routier, dans un décor dépouillé, met l'accent sur le contraste entre extérieur et intérieur, entre le masque social lisse et l'abominable intimité : les révélations les plus terribles se feront de part et d'autre d'une cloison. Les scènes et les mots sont crus, violents, les gestes du quotidien sont mimés, on se laisse gagner par le suspens de ce drame où se confondent lutte des classes et lutte des sexes.

Sandrine Martinez


FIGAROSCOPE
Jean-Luc JEENER mercredi 4 avril 2005
On est en Chine, à Wuhan, dans les années 90. Le couple qui se présente à nous est comme les autres, apparemment. Il a juste les problèmes plus spécifiques que rencontrent les Chinois : l’exiguïté de l’appartement, l’enfant unique (qu’ils n’ont pas), la tradition policée... Ils vivent ensemble depuis quinze ans, ce qui n’est jamais évident, même en Chine, pour un couple moderne. Et puis la femme apprend quelque chose du passé de l’homme : tout est en place pour la tragédie.
La pièce du Chinois Chi Li est vraiment forte et il faut saluer le metteur en scène Airy Routier de nous la faire découvrir. même s'il se perd en refusant d’assumer un certain réalisme de la pièce. Malgré ça l’oeuvre nous parvient et nous dérange. Saluons les artistes ! Manuel Blanc et Cécile Guillemot sont vraiment excellents. Du théâtre qui ne peut pas laisser indifférent.


L'HUMANITE
Aude Brédy - Lundi 9 mai 2005
"La violence du soupçon ancien"
Airy Routier met en scène la pièce Trouée dans les nuages de l’auteure chinoise Chi Li, née en 1957, qui voit s’affronter Jin, la quarantaine, et sa femme Zen, cinq ans de moins. Dans les années quatre-vingt-dix, ce couple de Chinois, bientôt quinze ans de mariage, tente il y a loin d’avoir un enfant. Ils travaillent dans un institut d’État « qui cherche à se mettre au diapason de la technologie moderne » alors que « la Chine change, cherche à s’intégrer à la communauté internationale ». Lui est débordé par ses activités, celles au Parti, où de surcroît il fait mille courbettes pour obtenir indemnités d’État et promotions. L’aisance en société, ça le connaît. Zen ne déploie pas ce zèle, se contente de son poste.
La facade de l’harmonie conjugale
Zen et Jin n’ont pas poussé dans la même sphère. Toutes deux marquées par la Révolution chinoise, leurs enfances s’opposent : cela a à voir avec la haine de classes. Toujours ils ont évité d’aborder leur parcours, certains des leurs aussi, pour continuer de porter haut, d’astiquer la façade de l’harmonie conjugale. Jin est paysan depuis maintes générations, son père lutta activement contre les propriétaires fonciers, quand Zen fut élevée par son oncle et sa tante, ingénieurs, qui l’accueillirent au décès de ses parents, morts dans d’obscures circonstances dans leur usine, puis celle de son jeune frère. C’était dans la Vallée aux Neufs Dragons de Xianfang, où le jeune Jin passa lui aussi un laps de sa vie...
Un soir, et tous les autres désormais, étranglant de lourds soupçons sur celui dont elle partage le lit, la femme assaillira de questions son mari sur la maudite vallée en même temps qu’elle lui révélera son absence de virginité - sacrée aux yeux de sa belle-famille - à leur mariage. Un affront.
Les lisses soirées à deux, quand Zen remplissait son devoir conjugal avec habitude, font place à un huis clos où l’écriture de Chi Li maintient le suspense. Ces dialogues fluides, simples, construisent une l’histoire aux accents, aujourd’hui, un peu convenus. Mais cette confrontation s’alimente d’une tension qui force l’attention. L’intensité, ici, tient à un rapport homme-femme inégal il y a loin et devenant, ici, de plus en plus dérangeant, malsain. Par bribes, Jin ou Zen échangent plaisamment avec des collègues, et le soir venu, Zen fait passer un interrogatoire à Jin qui d’abord refuse tant de comprendre qu’il en est insultant.
Lui, c’est Manuel Blanc ; dans le film J’embrasse pas de Téchiné, on avait déjà été troublés par la drôle d’opacité de son personnage ; par cette manière de l’acteur de suggérer la férocité, avec quelque chose de l’ordre de la placidité. Manuel Blanc parvient ici à mettre mal à l’aise sans rien forcer, semble-t-il, avec ce mélange de paysan concret, et de parvenu vite plié aux grimaces conjugales, sociales, qui nulle part ne voit le mal. Cécile Guillemot n’est pas moins étonnante en femme classe, fine, à l’effroi rentré.
Airy Routier a opté pour une mise en scène à contre-courant du texte. Quand il atteint son acmé de violence, si Jin brutalise crûment, sexuellement Zen, s’ils se disent les pires horreurs, leurs gestes s’effectuent sous contrôle - teintés de taï-chi que les acteurs ont pratiqué- sont chorégraphiés avec une lenteur régulière. Ce décalage constant, entre la finesse des gestes et l’avilissement d’une relation, horripile juste ce qu’il faut. C’est aussi le cas quand Airy Routier enrobe soudain un thème de jazz d’un lyrisme compassionné émanant de la voix de l’homme à l’endroit de Zen : le leurre est bref, et le rire, nerveux, pas loin.
Époux fantoches, et loin d’eux-mêmes véritablement, Zen et Jin l’étaient déjà en mimant chaque geste du quotidien, sans jamais rien tenir entre les mains, ni fourchette, ni verre, rien. Et leur lit, belle trouvaille, est une paroi verticale - qui sert ailleurs de mur - contre laquelle corps et tête se plaquent. Ainsi « allongés », comment feindre le sommeil de l’esprit ?
Aude Brédy

France-Info 03_05_2005


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